Centre Maurice Halbwachs

Une génération d’Algérie aux Antilles ?

Une socio-histoire de la jeunesse antillaise de la guerre d’Algérie à 1972

Cette recherche s’appuie sur des données très diverses couvrant la période 1954-1972 : une soixantaine d’entretiens, le dépouillement de 42.331 registres matricules de jeunes antillais collectés par le ministère des Armées durant la guerre d’Algérie, des archives de la présidence de la République, en particulier le fonds Foccart, des archives du Sénat, des sources ministérielles et préfectorales (Fonds Debré et Fonds Bolotte), ainsi que des archives militantes privées. Les sources du fonds Foccart mettent en évidence le discours uniformisateur sur la jeunesse antillaise véhiculé au plus haut sommet de l’État affirmant que la jeunesse antillaise est un problème. En effet, dans le contexte de la guerre d’Algérie, les responsables politiques et les hauts fonctionnaires s’inquiètent d’un risque de contagion algérienne aux Antilles et estiment que les jeunes antillais pourraient précipiter l’indépendance des Antilles. Les  étudiants antillais dans l’hexagone, sont en effet favorables à l’indépendance influencés par le contexte international, par Fanon, Césaire, et les cercles intellectuels panafricains, regroupés à Paris autour de la revue Présence Africaine. Leur parcours met en évidence les circulations d’un militantisme international à l’époque de la guerre froide et des grandes utopies libératrices. Plus encore, l’explosion démographique que connaissent les Antilles et qui donne une visibilité jamais encore égalée à la jeunesse apparaît comme la source d’une explosion sociale qui pourrait être instrumentalisée par les partisans de l’indépendance.  Ce discours alarmiste pour ceux qui sont les défenseurs d’une « Très Grande France » devient un postulat qui va vite réorienter la politique ultramarine de l’État pour contenir d’éventuelles menées séparatistes dans le contexte d’une « guerre froide globale ».  Notre analyse tend à déconstruire ce discours et à montrer qu’il ne correspond pas à la réalité du terrain. En effet, si la guerre d’Algérie constitue une expérience générationnelle pour les appelés de métropole, il n’en va pas de même pour les jeunes vivant aux Antilles qui sont une minorité à être partie en Algérie comme le montrent les registres matricules que nous avons dépouillés.  Par ailleurs, les mémoires de la guerre d’Algérie que nous avons recueillies révèlent que cette guerre coloniale n’a pas remis en question l’attachement à la France pour la majorité des appelés. Ainsi, les appelés favorables à l’indépendance sont essentiellement les étudiants antillais dans l’hexagone influencés par le contexte international et une proximité avec les étudiants algériens et africains.  À travers nos recherches, nous démontrons que cette période est accoucheuse d’une génération transsociale et nous éclairons les processus sociaux, culturels et politiques qui expliquent que les Antilles restent françaises dans un contexte qui est pourtant celui des décolonisations. Pour décrypter l’originalité de la situation antillaise, nous avons, d’une part, mis en évidence le rôle de la politique de prévention et de répression des désordres impulsée par l’État à partir de 1960 à travers les archives des fonds Foccart et Debré. D’autre part, nous sommes intéressés aux préoccupations et aux mobilisations des jeunes des milieux populaires aux Antilles. L’ethnographie que nous avons menée a mis en exergue des conditions de vie et de travail de la jeunesse empreintes des stigmates de l’esclavage. En l’occurrence, dans une économie de plantation en déclin, cette période se singularise par des mobilisations populaires essentiellement sociales ou tournées autour de l’accession à la terre. Les entretiens recueillis font également apparaître des fractures culturelles, sociales et raciales résultant de la permanence d’un ordre socio-racial hérité de l’esclavage confirmant s’il le fallait les propos de Bourdieu : « la jeunesse n’est qu’un mot ». En l’occurrence faire l’histoire des fractures de cette jeunesse antillaise implique d’en faire la préhistoire en mettant en lumière un certain nombre de mécanismes hérités de la plantation esclavagiste qui persistent sur la longue durée dans une société postcoloniale. Cette histoire par le bas, mettant en évidence un éclatement de la jeunesse, éclaire l’improbable convergence des luttes entre une jeunesse aux mobilisations politiques et une jeunesse aux mobilisations sociales. La prise de conscience de l’acuité de la question sociale par la jeunesse estudiantine militante au tournant des années 1970 établie les bases de mobilisations unitaires entre la jeunesse populaire et la jeunesse lettrée sur les thèmes sociaux se traduisant par l’émergence d’une génération transsociale. En définitive, cette thèse apporte un éclairage qui permet d’historiciser les mobilisations sociales qui éclatent régulièrement aux Antilles et notamment celle de 2009.

Co-direction

Frédéric Turpin

Composition du jury

Mr Pap Ndiaye (Professeur d’histoire et ministre de l’Éducation nationale)
Mr Frédéric Turpin (Professeur d’histoire à l’Université de Savoie Mont-Blanc et co-directeur de thèse)
Mr Fred Constant (Professeur de science politique à l’Université des Antilles, ancien recteur et ancien ambassadeur de Guinée) rapporteur
Mme Frédérique Matonti (Professeure de science politique à l’Université de Paris 1) rapporteure
Mme Florence Weber (Professeure de sociologie à l’École normale supérieure de Paris et directrice de thèse)
Mr Serge Paugam (Directeur d’étude en sociologie à l’EHESS et directeur du Centre Maurice Halbwach)
Mr Romuald Fonkoua (Professeur de littérature comparée à Sorbonne Université et Président du conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage)

Soutenance

02/12/2022

14h00
Publiée le 11/02/2022 par Webmaster (dernière modification le 12/09/2022)